Sucreries du Pernambouc : Histoire du Début à la Fin

Publié le · Mis à jour le

Les sucreries du Pernambouc en bref

  • Débuts : la production de sucre a commencé avec la capitainerie du Pernambouc, confiée à Duarte Coelho en 1534, et le Pernambouc est devenu la capitainerie la plus prospère du Brésil.
  • Où elles se trouvaient : surtout dans la Zona da Mata, près du port de Recife, des rivières et des forêts qui fournissaient le bois de chauffe.
  • À quoi elles ressemblaient : maison de maître (casa-grande), chapelle, senzala (logement des esclaves), fabrique (la « moita ») et champs de canne, ainsi qu’un potager, un verger et une maison de farine de manioc.
  • XVIIe siècle : l’occupation hollandaise (1630–1654) détruit de nombreuses sucreries ; toutefois, Maurice de Nassau tente de relancer la production.
  • XIXe siècle : arrivée de la machine à vapeur (1817) et des sucreries centrales (1884) ; c’est pourquoi la production commence à se concentrer.
  • XXe siècle : les usines sucrières (usinas) remplacent les sucreries traditionnelles (banguês), et la plupart des anciennes sucreries sont abandonnées ou démolies.

Source principale : cet article s’appuie en grande partie sur le travail d’Anna Cristina A. Ferreira (2010) consacré aux sucreries du Pernambouc, notamment des passages adaptés de son texte et la photographie de la machinerie de l’Engenho Vaca Brava. Les citations de sources en portugais sont traduites librement. Les autres sources figurent dans les références en bas de page.

Dès le début de la colonisation du Brésil, le Portugal chercha à appliquer l’expérience acquise dans la production de sucre à Madère et aux Açores pour implanter dans les vastes terres brésiliennes « l’or blanc », nom donné alors au sucre en raison de sa grande valeur sur le marché européen.

La manufacture sucrière s’est officiellement installée au Brésil après la division de la colonie en capitaineries héréditaires, en 1534.

Le Pernambouc fut la capitainerie la plus prospère et, en quelques années, se développa rapidement grâce à la production de sucre, de coton et de tabac destinés à l’exportation.

Ce développement rapide s’explique par l’engagement et l’esprit d’entreprise de son donataire, Duarte Coelho, mais aussi par des facteurs naturels favorables à la canne : sol fertile, pluies régulières, climat chaud et humide et position stratégique, puisqu’il s’agissait de la capitainerie la plus proche du marché européen.

Le donataire devait financer la colonisation de la capitainerie, aider à défendre le territoire et payer des impôts à la Couronne. En contrepartie, dans sa capitainerie, il était l’autorité judiciaire et administrative et avait le droit de concéder des terres (sesmarias) à ceux qui avaient les moyens d’installer des sucreries.

« C’est l’initiative privée qui, en sollicitant des sesmarias, accepta de venir (au Brésil) peupler et défendre militairement, comme l’exigeait le roi, les nombreuses lieues de terres vierges que le travail des Noirs allait féconder. » (FREYRE, 2006, p. 80)

Les colons qui recevaient des sesmarias étaient soumis à l’autorité de la Couronne et du donataire ; cependant, sur leurs propres terres, ils avaient les pleins pouvoirs sur leur famille et sur les personnes réduites en esclavage.

À l’époque coloniale, « […] être propriétaire terrien et de surcroît seigneur de sucrerie signifiait bien plus qu’avoir une source sûre de revenus raisonnables. C’était un titre qui, au Brésil, valait un certificat de noblesse. » (GOMES, 2006, p. 53).

Autrement dit, le seigneur de sucrerie (senhor de engenho) possédait des terres et jouissait de prestige, de richesse et de pouvoir.

Les terres sur lesquelles ces hommes fortunés construisirent leurs sucreries leur avaient été concédées en échange de leur loyauté envers la Couronne portugaise, du paiement d’impôts et d’un soutien militaire.

Outre leur rôle économique, les sucreries jouaient donc un rôle important dans la défense et le contrôle du territoire brésilien.

Au cours des deux premiers siècles de la colonisation, une grande partie des sucreries était construite avec des tours de défense, ce qui montre leur importance militaire.

Maison de maître d'une sucrerie, peinte par Frans Post en 1651
Maison de ferme, par Frans Post (1651). Outre sa fonction de résidence, la maison de la sucrerie au XVIIe siècle servait aussi de maison forte et de centre de surveillance du travail des esclaves autochtones et africains.

Voir Histoire, biographie et peintures de Frans Post au Brésil hollandais

Pour cultiver ses terres, le seigneur de sucrerie s’appuyait sur des métayers (lavradores) : des hommes libres, sans moyens d’installer leur propre sucrerie, qui louaient aux seigneurs des parcelles plus ou moins grandes pour planter et récolter la canne.

En fait, la plus grande partie de la canne à sucre broyée aux XVIe et XVIIe siècles était fournie par ces métayers, qui participaient au début aux bénéfices mais perdirent ce privilège au fil des siècles.

Une propriété contient généralement beaucoup plus de terres que son propriétaire ne peut en gérer ou en travailler […]. Ces terres en surplus accueillent les habitations de gens libres, des classes pauvres qui vivent du maigre produit de leur labeur. […]
Aucun document n’est écrit, mais le propriétaire autorise verbalement l’habitant à construire sa petite maison sur un terrain, à y vivre […] et à le cultiver […] (KOSTER, 1942, p. 440)

De plus, la main-d’œuvre esclave était largement utilisée dans les sucreries, pour cultiver les terres non louées, produire le sucre et effectuer les tâches domestiques.

Dans les premières décennies de la période coloniale, les seigneurs de sucrerie n’avaient pas les moyens d’importer des Africains réduits en esclavage ; c’est pourquoi la solution trouvée au manque de main-d’œuvre fut l’asservissement des Autochtones.

« Le pourcentage d’esclaves indiens employés dans la production de sucre diminua à mesure que les seigneurs s’enrichissaient et pouvaient importer des esclaves africains, moins « paresseux » que les Indiens. » (GOMES, 2006, p. 58)

Note : le mot « paresseux » reflète le préjugé de l’époque coloniale envers les peuples autochtones, qui ont en réalité activement résisté à l’esclavage.

Les Africains réduits en esclavage furent donc introduits peu à peu dans la civilisation du sucre, jusqu’à devenir la principale main-d’œuvre disponible.

Gravure du XVIe siècle sur la fabrication du sucre à Hispaniola, de Girolamo Benzoni (1595)
Fabrication du sucre à Hispaniola, XVIe siècle. Girolamo Benzoni, Americae pars quinta (Francfort, 1595). L’une des premières représentations de l’activité sucrière dans les Caraïbes espagnoles, montrant les activités de la sucrerie ainsi que des outils et pratiques industrielles encore médiévaux.

La société coloniale au Brésil, surtout au Pernambouc et dans le Recôncavo de Bahia, s’est développée de façon patriarcale et aristocratique à l’ombre des grandes plantations de sucre […] (FREYRE, 2006, p. 79).

Aux XVIe et XVIIe siècles, le modèle socioculturel du Brésil colonial, tourné vers la production de sucre, avait pour cellule de base la sucrerie : une unité qui produisait du sucre, mais aussi de la culture.

« Et c’est autour et à l’intérieur de cette unité colonisatrice que s’est forgée l’identité sociale luso-américaine ; une identité originale, fondée sur l’apprentissage mutuel entre Blancs, esclaves, maîtres et captifs. » (TEIXEIRA, s.d., p. 2).

Sucrerie de la province de Rio de Janeiro au XIXe siècle, Moulin à sucre de Rugendas (1835)
Moulin à sucre, par Rugendas, 1835. Une sucrerie de la province de Rio de Janeiro au XIXe siècle en pleine activité. Le maître et la maîtresse, entourés d’esclaves et d’animaux domestiques, surveillent le travail.

Quiconque a eu l’occasion de découvrir la culture du Nordeste brésilien, et surtout celle du Pernambouc, observe encore aujourd’hui la forte présence de valeurs héritées de la culture coloniale, marquée par un système esclavagiste, élitiste et patriarcal.

Le parrainage, le coronelismo (le pouvoir des notables locaux), le préjugé racial, la soumission des femmes, l’hospitalité, le mélange d’épices dans la cuisine et les fêtes religieuses sont quelques exemples de cet héritage.

Mais, au-delà des coutumes et traditions enracinées dans la culture locale, la civilisation du sucre a laissé au Pernambouc un patrimoine matériel d’une valeur historique, artistique et paysagère exceptionnelle ; parmi lui, la sucrerie est l’exemple le plus emblématique.

À quoi ressemblait une sucrerie au Pernambouc

Les anciennes sucreries se composaient : de la résidence du propriétaire, appelée casa-grande ; d’une chapelle pour les activités religieuses ; du logement des esclaves, appelé senzala ; de la fabrique de sucre, également appelée moita ; et des champs de canne.

Le plus souvent, elles disposaient aussi d’un potager, d’un verger, d’une maison de farine de manioc et d’un élevage pour nourrir leurs habitants.

La sucrerie était donc une unité agro-industrielle qui, bien que sa production fût destinée au commerce européen, avait une structure physique réduisant au minimum les échanges avec les villes. Ainsi, ses habitants vivaient tournés vers leur propre univers socioculturel.

En somme, la sucrerie était non seulement une unité de production, mais aussi un élément structurant du paysage et de la culture du Pernambouc.

La structure physique de la sucrerie […] se compose d’éléments distincts, qui peuvent varier selon la région et les conditions sociales auxquelles elle appartient. À ce sujet, Juliano CARVALHO (2005) souligne que « cet ensemble architectural reflète, dans sa complexité, une série d’aspects de la société qui l’a créé : la stratification sociale, les rapports de production, la technologie, le rôle de la religion, constituant un microcosme de son temps. » (FERREIRA, 2010, p. 65)

Sucrerie avec roue hydraulique sur un extrait de la carte du Pernambouc de Willem J. Blaeu, 1635
Sucrerie avec roue hydraulique sur un extrait de la carte du Pernambouc peinte par Willem J. Blaeu en 1635

Pourquoi les sucreries se sont concentrées dans la Zona da Mata

Dès les débuts de l’industrie sucrière au Pernambouc, les sucreries se sont installées principalement dans la Zona da Mata.

Cette préférence, encore actuelle, s’explique par trois facteurs. D’abord, la proximité du port de Recife. Ensuite, ses nombreux cours d’eau, qui permettaient de transporter le sucre par voie fluviale et d’utiliser l’énergie hydraulique pour le moulin. Enfin, ses arbres de taille moyenne et grande, utilisés comme bois de chauffe dans les fourneaux.

Fabrique d'une sucrerie du Pernambouc avec roue hydraulique, moulin et fourneaux, par Henry Koster (1816)
Fabrique d’une sucrerie du Pernambouc au XIXe siècle, peinte par Henry Koster en 1816. À droite la roue hydraulique, au centre le moulin à canne et à gauche les fourneaux. On observe aussi la présence de la main-d’œuvre noire dans la fabrication du sucre.

De l’essor à l’occupation hollandaise (XVIe et XVIIe siècles)

Grâce à la construction continue de nouvelles sucreries tout au long du XVIe siècle, la production de sucre brésilien n’a cessé de croître, encouragée par la Couronne et par la popularité du produit, jusqu’à approvisionner presque tout le marché européen.

En 1580, avec l’Union ibérique, le Portugal passa sous la Couronne espagnole et l’impôt sur le sucre brésilien augmenta ; malgré cela, la croissance de l’industrie sucrière au Brésil ne s’arrêta pas.

Jusque-là, le Portugal confiait la distribution du sucre brésilien en Europe aux Hollandais, qui tiraient de grands profits de ce commerce.

En 1605, toujours sous domination espagnole, le port de Lisbonne fut fermé aux Hollandais, qui subirent de lourdes pertes commerciales.

En réponse, la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales occupa Salvador, à Bahia, en 1624, mais en fut chassée l’année suivante. C’est pourquoi elle se tourna ensuite vers la capitainerie du Pernambouc.

En 1630, les Hollandais prirent la ville d’Olinda. Cependant, l’intérieur de la capitainerie ne fut conquis que peu à peu, au cours de sept années de combats qui détruisirent sucreries et champs de canne.

En 1637, le comte Jean-Maurice de Nassau fut envoyé au Pernambouc avec pour mission de rétablir la production sucrière.

Pour cela, il accorda des avantages fiscaux, annula des dettes et importa des esclaves.

En outre, Nassau dépensa de grosses sommes pour construire la « Ville Maurice » (Mauritsstad, les actuels quartiers de Santo Antônio et São José, à Recife), avec des ouvrages raffinés comme des ponts, des théâtres et des palais.

Il engagea aussi les peintres hollandais Frans Post, Albert Eckhout et Zacharias Wagener pour représenter la faune, la flore et l’architecture de cette terre « exotique ». C’est grâce à ces artistes que nous disposons aujourd’hui d’images du paysage du Pernambouc au XVIIe siècle.

D’après les tableaux de Frans Post, on peut déduire qu’au XVIIe siècle il n’existait pas de schéma rigide pour l’implantation des bâtiments d’une sucrerie. Néanmoins, certains principes se répétaient : la casa-grande à mi-pente, la façade tournée vers la fabrique ; la fabrique en contrebas ; et la chapelle au même niveau que la casa-grande ou plus haut, ce qui renforçait son importance symbolique.

Curieusement, ces tableaux ne montrent pas de senzalas, ce qui suggère deux possibilités : les esclaves vivaient au rez-de-chaussée ou dans les combles de la casa-grande, ou bien ils étaient autorisés à construire des cabanes pour y habiter. (GOMES, 1994)

Sucrerie du Pernambouc avec chapelle, casa-grande et moita, peinture de Frans Post (vers 1668)
Peinture à l’huile sur bois de Frans Post, vers 1668. Le tableau montre l’implantation des bâtiments d’une sucrerie du Pernambouc : la chapelle sur le point le plus haut ; à proximité, la casa-grande ; en contrebas, la moita.

Malgré ses nombreuses réalisations, Nassau ne gouverna le Pernambouc que pendant sept ans.

Insatisfaite de la lenteur du retour sur investissement, la Compagnie des Indes occidentales lui retira le commandement de la Capitainerie du Pernambouc en 1644.

Carte de la capitainerie du Pernambouc, 1698, Provincia di Pernambuco
Carte de la capitainerie du Pernambouc, 1698 (« Provincia di Pernambuco »), l’une des 23 cartes du récit de la guerre luso-hollandaise de João José de Santa Teresa, publié par Giacomo Giovanni Rossi. La carte montre rivières, villages, missions et forts, dont Olinda, avec le nord à droite.

Peu après, en 1645, commença l’Insurrection pernamboucaine, qui visait l’expulsion définitive des Hollandais, laquelle n’eut lieu qu’en 1654.

Après tant d’années de guerre, la production de sucre au Pernambouc était gravement compromise. De nombreuses sucreries et plantations furent détruites ou abandonnées, et beaucoup de seigneurs partirent, avec leurs esclaves et leurs capitaux, vers des capitaineries plus calmes comme Bahia et Rio de Janeiro.

Outre les dégâts de l’occupation hollandaise, d’autres facteurs nuisirent à la production sucrière au XVIIe siècle : le manque de bois pour les fourneaux, la concurrence du sucre des Antilles, des épidémies de variole, des inondations et de longues sécheresses.

À la fin du XVIIe siècle, la Couronne portugaise, désormais libérée de la tutelle espagnole, encouragea au Brésil des activités plus rentables, comme le tabac à Bahia et l’exploitation minière au Minas Gerais.

Par conséquent, les coûts de production du sucre au Pernambouc augmentèrent, car les capitaux et la main-d’œuvre esclave furent attirés vers d’autres régions de la colonie.

La reprise et la vapeur (XVIIIe et XIXe siècles)

Toutefois, « à partir de 1750, une série d’événements en Europe et au Brésil allait inverser la spirale de crise, annonçant une nouvelle et splendide période de prospérité pour l’économie brésilienne. » (PIRES, 1994, p. 22).

D’une part, l’Angleterre et la France entrèrent en guerre et, de ce fait, le commerce du sucre antillais, alors principal concurrent du sucre brésilien, fut perturbé.

D’autre part, au Brésil, l’exploitation minière déclina, ce qui poussa d’anciens mineurs à investir dans l’agriculture.

Puis, au XIXe siècle, l’occupation du Portugal par les troupes de Napoléon et le transfert de la cour portugaise au Brésil, qui entraîna l’ouverture des ports en 1808, favorisèrent aussi le commerce du sucre brésilien.

En 1817, la machine à vapeur arriva au Pernambouc, déjà utilisée aux Antilles pour accélérer le broyage de la canne. Elle apporta des gains de productivité, mais augmenta aussi le coût des machines ; c’est pourquoi plusieurs sucreries fusionnèrent progressivement et les profits se concentrèrent.

Machinerie à vapeur de l'Engenho Vaca Brava, à Areia (Paraíba). Photo : Anna Cristina A. Ferreira, 2009

Au XIXe siècle, de nouvelles casas-grandes furent construites à la campagne, ainsi que d’élégantes maisons de maître en ville, pour assurer le confort du seigneur et de sa famille.

Ainsi, le seigneur de sucrerie retrouva le prestige, le faste et le pouvoir qu’il avait au XVIe siècle.

Les salons des casas-grandes devinrent le théâtre de fêtes, de bals et de banquets. Ce fut l’âge d’or des grandes et influentes familles rurales du Pernambouc.

De fait, la grande majorité des bâtiments de sucrerie traditionnelle qui existent encore aujourd’hui fut construite justement au XIXe siècle, avec le renouveau de l’industrie sucrière.

D’après les écrits de l’ingénieur français Vauthier, qui vécut au Pernambouc de 1840 à 1846, les sucreries de cette époque avaient leurs bâtiments disposés de façon à délimiter, de manière discontinue, une cour intérieure rectangulaire.

On observe donc une différence entre l’implantation des sucreries représentées par les Hollandais au XVIIe siècle et celle des sucreries décrites par Vauthier, plus rationnelle et ordonnée.

Plan général d'une sucrerie au Pernambouc, d'après Vauthier
Plan général d’une sucrerie au Pernambouc, d’après Vauthier. Source : PIRES, 1994.

Les bâtiments de la sucrerie : fabrique, senzala, chapelle et casa-grande

Quant à la typologie des bâtiments, les matériaux et les techniques de construction variaient selon leur usage.

La fabrique était presque toujours en maçonnerie de brique, avec une charpente en bois et des tuiles en céramique, et avait une forme généralement rectangulaire, dictée par sa fonction.

La senzala du XIXe siècle, en revanche, était généralement construite avec des matériaux peu durables, comme le torchis et l’adobe. C’est pourquoi elle se dégradait rapidement, et il en reste aujourd’hui peu d’exemples.

Elle était toujours de plain-pied et avait un plan très simple : plusieurs cellules sans fenêtres, dépassant rarement 12 m², alignées et reliées chacune par une porte à un couloir unique.

La chapelle, au contraire, était le bâtiment le plus soigné, construit avec des matériaux nobles, comme la maçonnerie de brique ou de pierre.

Son plan était simple : nef centrale, maître-autel, sacristie et, à l’étage, la tribune du chœur.

En plus de ces quatre éléments de base, la chapelle pouvait avoir un porche, des couloirs latéraux, une chaire, des balcons et des tribunes. L’intérieur était richement orné de peintures, de dorures, de bois sculpté, d’images saintes et de lustres.

« Cependant, ce décor ne doit pas être compris comme une ostentation des propriétaires. Il faut rappeler qu’à la campagne, la vie sociale se résumait aux offices et aux fêtes religieuses. » (PIRES, 1994, p. 37).

La casa-grande, quant à elle, pouvait être somptueuse, construite avec des matériaux nobles, ou modeste, avec des matériaux peu durables, selon la distance entre la sucrerie et la ville. Lorsque la sucrerie était proche d’une ville, la casa-grande servait seulement à loger le seigneur pendant la saison du broyage.

Le reste de l’année, il vivait en ville avec sa famille. En revanche, lorsque la sucrerie était éloignée de la ville, la casa-grande prenait des airs de petit palais et constituait la résidence principale, voire unique, du seigneur et de sa famille.

Selon l’architecte Geraldo Gomes, les casas-grandes construites au XIXe siècle se répartissent en trois types : le bungalow, le sobrado néoclassique et le chalet.

Le bungalow est un bâtiment de taille moyenne, de plain-pied, qui peut avoir un sous-sol semi-enterré et un toit à quatre pans ; sa principale caractéristique est la véranda en « U » qui longe trois façades.

Le sobrado néoclassique, en revanche, est une grande construction à deux niveaux, au plan rectangulaire et au toit à quatre pans.

Enfin, le chalet, de taille moyenne, ressemble au bungalow, mais son toit est à deux pans, avec le faîtage perpendiculaire à la façade principale, et il peut présenter des ornements de goût éclectique, car il n’est apparu à la campagne qu’à la fin du XIXe siècle.

Sucreries centrales et usines : la fin des sucreries banguês

À cette époque, l’industrie sucrière connut un nouveau déclin pour plusieurs raisons : la concurrence du sucre de betterave produit en Europe, le début du cycle du café, l’abolition de l’esclavage en 1888, le début de l’industrialisation du pays et la baisse du prix du sucre de canne sur le marché international.

Pour moderniser la production sucrière du Pernambouc, le gouvernement impérial installa dans la province, en 1884, quatre sucreries centrales (engenhos centrais).

Elles étaient plus grandes que les fabriques des sucreries traditionnelles et disposaient de machines modernes à vapeur, capables de produire du sucre cristallisé.

Ainsi, les sucreries centrales produisaient plus de sucre à moindre coût ; toutefois, elles ne cultivaient pas la canne qu’elles broyaient.

Cette canne continuait d’être fournie par les sucreries banguês (traditionnelles).

Du point de vue de l’organisation de l’espace et du paysage, la Sucrerie centrale est le premier — et fatal — pas vers la déstructuration de l’univers sucrier.

Avec le transfert de l’activité industrielle (et d’une part importante du profit) vers l’industrie, non seulement les fabriques des sucreries perdirent leur raison d’être, mais chaque unité de production s’affaiblit.

Si, auparavant, un petit village pour chaque sucrerie était indispensable, vu le grand nombre de tâches à accomplir, désormais les fabriques, et avec elles les briqueteries, pouvaient être démontées ; on n’avait plus besoin de main-d’œuvre qualifiée ; le propriétaire devait passer moins de temps à la campagne, et sa famille avec lui, si bien que la casa-grande devenait plus symbolique qu’utile ; et la baisse de la population réduisait le sens même de la chapelle. (CARVALHO, 2009, p. 37).

Quelques années après l’installation des sucreries centrales apparurent, à l’initiative de particuliers, les usines sucrières (usinas). En plus de concentrer la production du sucre avec des techniques industrielles, elles se chargeaient aussi de la plantation et de la récolte de la canne ; elles absorbèrent ainsi les terres d’anciennes sucreries ou transformèrent celles-ci en simples fournisseurs de matière première. Peu à peu, les usines remplacèrent les sucreries centrales, en partie à cause de l’irrégularité de l’approvisionnement en canne.

Les seigneurs de sucrerie préféraient produire de l’eau-de-vie, de la rapadura ou même du sucre selon les vieilles méthodes plutôt que de fournir de la canne aux sucreries centrales.

La Première République dans le Nordeste (1889-1930) peut être globalement définie comme une période de transition marquée par le remplacement progressif des sucreries par les usines.

En d’autres termes, cette période voit dans le Nordeste le déclin progressif de l’ancienne aristocratie de la canne à sucre et la naissance de nouveaux secteurs ou groupes sociaux, fondés sur le développement du capital industriel et financier. (PERRUCI, 1978, p. 105).

Peinture à l'huile de l'usine Catende, construite à la fin du XIXe siècle
Peinture à l’huile de l’usine Catende, construite à la fin du XIXe siècle. « Elle fut la plus grande usine sucrière d’Amérique latine, couvrant jusqu’à 70 000 ha entre le Pernambouc et l’Alagoas. »

Toutefois, l’installation des sucreries centrales puis des usines peut être comprise comme un processus de transformation de l’univers sucrier, et non comme sa destruction.

Après tout, la culture est en constante évolution, et tout ce qui lui est lié aussi ; nier ces changements du paysage culturel reviendrait donc à nier son essence même.

Néanmoins, ces changements ont conduit à l’abandon des bâtiments des anciennes sucreries et de pratiques culturelles (fêtes religieuses, chants et rondes), à la modification du découpage des terres rurales et à la transformation des relations de travail à la campagne, passées d’un fermage informel avec logement à un contrat de travail salarié temporaire.

Ce changement des relations de travail, amorcé dans les années 1940, a introduit dans la production rurale des principes capitalistes et industriels : le travailleur perd la propriété des moyens de production et ne conserve que sa force de travail.

Les petits agriculteurs et les travailleurs ruraux sont alors chassés des campagnes, où ils ne reviennent qu’au moment de la récolte, et sont désormais appelés boias-frias (journaliers saisonniers).

Ces changements ont eu des répercussions en milieu rural comme en ville : exode rural ; extension des surfaces de canne, autrefois occupées par des habitations et des cultures vivrières ; insécurité pour les travailleurs ruraux, privés d’emploi stable ; et apparition du Mouvement des sans-terre (MST).

Tout au long du XXe siècle, l’expulsion des petits agriculteurs et la concentration de la production de sucre dans des usines toujours plus grandes se sont poursuivies, au même rythme que la croissance de la production sucrière du Nordeste.

Le Proálcool et la filière sucre-éthanol

En 1975, ce processus s’est accéléré avec le Proálcool (Programme national de l’alcool), créé après la forte hausse du prix du pétrole en 1973 pour encourager la production et la consommation d’éthanol à la place de l’essence.

Dans ce but, le gouvernement encouragea l’extension des surfaces de canne, la modernisation et l’agrandissement des distilleries et l’installation de nouvelles unités, tout en subventionnant les usines pour qu’elles produisent de l’éthanol plutôt que du sucre.

De fait, « les étapes de production du sucre et de l’alcool ne diffèrent qu’à partir de l’obtention du jus, qui pourra être fermenté pour produire de l’alcool ou traité pour obtenir du sucre. »

C’est pourquoi, à chaque récolte, l’usinier doit évaluer lequel des deux produits offre le plus grand avantage économique, en fonction des prix internationaux et des incitations publiques.

Au lancement du Proálcool, le prix du sucre était bas, ce qui facilita l’adaptation des usines à la fabrication d’éthanol.

Rapidement, le parc brésilien de voitures à essence fut remplacé par des voitures à l’éthanol, et la production d’éthanol atteignit 12,3 milliards de litres en 1986-1987.

Cependant, à partir de 1986, le prix du pétrole baissa et resta stable, rendant l’éthanol peu avantageux pour le consommateur comme pour le producteur.

Au même moment, le prix du sucre augmenta sur le marché international, et les usines donnèrent la priorité au sucre.

Un autre facteur affaiblit le Proálcool : la crise d’approvisionnement de l’intersaison 1989-90, qui discrédita le programme auprès des constructeurs automobiles et des consommateurs.

Bien que passagère, cette crise, associée à la réduction des aides publiques, provoqua dans les années suivantes une forte baisse de la demande et des ventes de voitures à l’éthanol, jusqu’à ce que les constructeurs cessent de vendre des modèles neufs fonctionnant uniquement avec ce carburant.

Toutefois, la production d’éthanol a retrouvé un nouvel élan grâce aux moteurs flex, qui fonctionnent à l’éthanol, à l’essence ou avec n’importe quel mélange des deux. Cette technologie est arrivée sur le marché brésilien en 2003 et s’est rapidement imposée ; aujourd’hui, presque toutes les voitures vendues au Brésil sont flex.

Depuis, c’est surtout l’initiative privée qui investit dans de nouvelles usines et dans l’extension des plantations de canne, portée par une demande croissante d’éthanol et de sucre.

Ce qu’il reste aujourd’hui des sucreries du Pernambouc

Plus d’un siècle après l’implantation des usines au Pernambouc, le profil de son industrie sucrière a beaucoup changé.

La modernisation a permis de maintenir cette activité économique dans l’État ; cependant, elle a largement contribué à la dégradation du patrimoine matériel lié à la civilisation du sucre.

Aujourd’hui, rares sont les sucreries banguês encore debout. La plupart ont été démolies par les usines pour agrandir les plantations ou simplement abandonnées jusqu’à tomber en ruine.

Le changement de structure socio-économique a transformé les sucreries en exploitations agricoles : de productrices de sucre, elles sont devenues fournisseuses de canne pour les usines.

Avec la disparition du « seigneur de sucrerie » et l’apparition du régisseur, des modifications ont été apportées aux bâtiments des sucreries.

Le changement d’usage a inévitablement entraîné d’autres changements. La sucrerie n’est plus un centre agro-industriel, et la perte de l’importance que lui conférait ce statut a contribué de manière décisive à son abandon par les anciens propriétaires.

La casa-grande est inhabitée ou, dans certains cas, occupée par des habitants qui contribuent à sa dénaturation.

Pour les mêmes raisons, la chapelle, lorsqu’elle existe, ne sert plus de lieu de culte, et la « moita » […] est devenue écurie ou entrepôt.

Rares sont les casas-grandes encore bien conservées, et plus rares encore les moitas qui gardent leur machinerie typique. Outre le changement d’usage, le désintérêt — en partie dû au manque d’information sur la valeur de ces sites historiques — et les difficultés financières des propriétaires actuels expliquent l’aspect délabré de la plupart des sucreries.

Sans parler du grand nombre de celles qui ont été absorbées par les usines, transformées en distilleries d’eau-de-vie, divisées en petites propriétés ou qui n’existent tout simplement plus. (PERNAMBUCO, 1982, p. 10).

Questions fréquentes sur les sucreries du Pernambouc

Quand les sucreries sont-elles apparues au Pernambouc ?

Peu après la création de la capitainerie du Pernambouc, confiée à Duarte Coelho en 1534. Dès lors, le Pernambouc est rapidement devenu la capitainerie la plus prospère du Brésil.

Pourquoi le Pernambouc était-il le premier producteur de sucre du Brésil colonial ?

Grâce à son sol fertile, à ses pluies régulières, à son climat chaud et humide, aux rivières de la Zona da Mata et à sa proximité avec l’Europe, ainsi qu’à l’engagement du donataire Duarte Coelho.

Quelles étaient les parties d’une sucrerie ?

La casa-grande, la chapelle, la senzala, la fabrique (moita) et les champs de canne. En outre, beaucoup avaient un potager, un verger, une maison de farine de manioc et un élevage.

Qu’est-ce qu’une sucrerie banguê ?

C’est la sucrerie traditionnelle, qui cultivait sa propre canne et fabriquait le sucre selon des méthodes anciennes, avant les sucreries centrales et les usines.

Que sont devenues les sucreries du Pernambouc ?

À partir de la fin du XIXe siècle, les sucreries centrales puis les usines ont concentré la production. C’est pourquoi la plupart des sucreries sont devenues fournisseuses de canne, ont été abandonnées ou démolies.

Quel rôle les Hollandais ont-ils joué dans les sucreries du Pernambouc ?

Les Hollandais ont occupé le Pernambouc de 1630 à 1654. La guerre a détruit de nombreuses sucreries ; toutefois, Jean-Maurice de Nassau (1637–1644) a tenté de relancer la production grâce à des avantages fiscaux et à l’annulation de dettes.

Références citées

  • CARVALHO, Juliano (2005 ; 2009).
  • FERREIRA, Anna Cristina A. (2010) — source principale de cet article.
  • FREYRE, Gilberto. Casa-Grande & Senzala (2006).
  • GOMES (1994 ; 2006).
  • KOSTER, Henry (1942).
  • PERNAMBUCO (1982).
  • PERRUCI (1978).
  • PIRES (1994).
  • TEIXEIRA (s.d.).

Voir aussi : La sucrerie dans le Brésil colonial · La société sucrière dans le Brésil colonial · Histoire de la canne à sucre

Willy Sievert

Écrit par Willy Sievert

Rédacteur de Bahia.ws depuis sa création en 2009. Basé à Salvador, il voyage fréquemment dans le Nordeste et dans tout le Brésil pour maintenir les guides à jour. En savoir plus sur Willy Sievert →

Publicações Relacionadas